L'existence malheureuse

L'existence malheureuse

"L'homme n'a pas à se demander s'il doit être optimiste ou pessimiste. Il meurt; ceux qu'il aime meurent; les choses qui l'entourent meurent. Pas tout de suite, bien entendu; le cèdre dure plus longtemps que la fleur des champs, et l'éléphant plus que l'insecte. Mais le temps ne fait rien à l'affaire. Un siècle paraît un jour à celui qui est destiné à vivre un siècle; et l'éphémère a une journée parfaitement bien remplie qui équivaut à l'existence la plus longue. Rien n'existe pour l'être vivant qu'en fonction du terme. «Long», « court », qu'est-ce que cela signifie ? Ou il y a un terme, ou il n'y en a pas. Quand il y a un terme, nous avons les yeux fixés sur lui, et la distance qui nous en sépare est une droite virtuelle, dont seules sont réelles les extrémités; d'un seul coup, le regard se porte sur le point d'arrivée; l'intervalle, quelle que soit son importance dans le domaine de la nature, est transformé en « moyen », en « obstacle » ou en « délai », il n'existe pas en soi. Si j'ai l'habitude d'effectuer un trajet de quarante kilomètres dans une journée,j'ai l'esprit tendu vers le quarantième kilomètre, et la journée me paraît bien remplie lorsque je l'ai atteint. Mais si, par extraordinaire, il me faut faire quatre cents kilomètres dans le même laps de temps, ma journée, à ma grande surprise, me suffira, car j'aurai bandé l'arc de ma conscience vers un but qui pour moi ne sera pas plus éloigné. Renouvier, agonisant, à un âge très avancé, disait à son ami Louis Prat qui l'assistait « C'est une erreur de croire qu'en vieillissant l'on se détache de la vie. On y est aussi attaché, sinon plus, et le déchirement n'est que plus douloureux d'être conscient de tout ce que l'on quitte. L'adolescent meurt bien plus facilement il ne croit pas qu'il soit mortel; il n'a goûté qu'à une partie de ce qui peut être offert à l'homme." Jean Grenier

Détails du livre

À propos de l'auteur

Jean Grenier

Jean Grenier est né à Paris en 1898. Il a passé sa jeunesse à Saint-Brieuc où il s'est lié d'amitié avec Max Jacob et Louis Guilloux. Il a été professeur à Alger, à l'Institut français de Naples, à la faculté des lettres de Lille, aux universités d'Alexandrie et du Caire, et enfin à la Sorbonne où il a occupé la chaire d'esthétique. Le Grand Prix national des Lettres lui a été décerné en 1968. Il a collaboré à de nombreuses revues d'art et de littérature, dont La Nouvelle Revue française. Il est mort en 1971.

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